Michel Felet - L'Hebdo de l'actualité sociale - La Vie Ouvrière - 12 mars 1999.

Je cherche donc je suis !

EBULLISCIENCE - Si certains quartiers réputés difficiles sont parfois le théâtre d'évènements affligeants, il se passe aussi des choses qui méritent d'essaimer. L'ouverture d'une étonnante salle de découvertes scientifiques à Vaulx-en-Velin en témoigne.

Vaulx-en-Velin, ça vous dit quelque chose ? Si oui, il y a fort à parier que vous gardez dans un repli du cerveau l'image de quelque spectaculaire flambée de violence ... et de véhicules. Vous auriez pourtant tort d'associer le nom de cette commune de la couronne lyonnaise à ce seul évènement. Vaulx-en-Velin n'est pas la seule ville de France où des jeunes sans repère se livrent à de triste jeu. Et, surtout, vaut d'être remarquée, connue et reconnue pour tout autre chose. Ceux que passionne l'astronomie savent ou apprendront avec plaisir que la ville a inaugurée en 1995 un planétarium ultramoderne ... au coeur même d'un quartier réputé difficile. Equipement qui n'est pas tombé ... du ciel : il participe d'un projet global et très ambitieux de sensibilisation aux sciences.

"J'ai 50 ans, je suis donc de la génération qui a vu démarrer la conquête de l'espace, nous explique Maurice Charrier, le maire (de gauche) de Vaulx-en-Velin. C'était un grand rêve pour tout enfant de cette époque. Voilà pourquoi je m'implique tant dans les actions en faveur de la culture scientifique et technique. Mais le projet Educatif de la municipalité est plus large. Cette ville de 45000 habitants dont 50% ont moins de 25 ans et qui connaît un taux de chômage de 22% est un paradoxe : elle connaît une situation sociale très difficile mais présente une richesse de vie exceptionnelle. Nous voulons prouver que cette diversité est un formidable atout et qu'il n'y a pas de déterminisme social et culturel. Notre ambition, et de est de promouvoir la réussite scolaire, d'étendre le champ des connaissances, d'aider l'individu à développer sa curiosité et à devenir un citoyen éclairé. Nous voulons faire de Vaulx-en-Velin une ville rencontres, d'échanges, de métissage culturel. Et de réussite." Ces actions commencent de porter leurs fruits : en cinq ans, le différentiel entre le niveau d'évaluation des élèves de la ville et la moyenne nationale a diminué de moitié.

Une ville pilote.

Comment s'y est-on pris ? Depuis 1980; la ville organise régulièrement à destination des enfants, des journées dévolues à la conquête spatiale, à l'eau et à l'alimentation, et multiplie les opérations de partenariat avec des chercheurs du CNRS, des universitaires et des organismes de diffusion des sciences et des techrùques. C'est d'ailleurs à l'occasion de l'inauguration du planétarium qu'est né le projet de la salle de découvertes EbulliScience ouverte en février dernier.

Deux hommes l'ont porté sur les fonts baptismaux : Henri Latreille et Yves Janin, respectivement président et vice-président de cette structure. Directeur d'école, Yves Janin a créé, il y a dix-huit ans, et continue de piloter l'Association pour le développement dans l'enseignement de la micro-informatique et des réseaux (Ademir), que la municipalité a constamment soutenue et aidée - on le connaît aussi, dans la ville, pour la Péniche de l'environnement qu'il a aménagée il y a quelques années et qui fait naviguer des scolaires entre Lvon et la Camargue. Henri Latreille, enseignant- chercheur retraité de l'Institut national des sciences appliquées, est tout aussi féru de pédagogie et de vulgarisation ; c'est lui qui a proposé à l'Ademir l'idée d'EbulliScience. Préfiguré dans les locaux d'une ancienne école où il a été testé dix-huit mois durant, ce concept de découverte a rapidement obtenu le label novateur de La main à la pâte, le programme d'ateliers scientifiques que l'Éducation nationale a initié en 1996 à l'instigation de Georges Charpak et que soutient l'Académie des sciences. Ce n'est donc pas un hasard si la ville de Vaulx-en-Velin a été choisie parmi les zones pilotes lors du lancement de cette démarche éducative nationale, il y a deux ans: 110 classes vaudaises du primaire se sont d'emblée portées volontaires, qui sont près de 200 aujourd'hui - la presque totalité.

En quoi consiste EbulliScience ? C'est un lieu où, à partir de dispositifs d'une grande simplicité de manipulation, le visiteur est appelé à expérimenter " non pas pour vérifier un savoir, mais pour prendre conscience de sa propre capacité à le construire ". Validées par un conseil scientifique prestigieux (on y trouve trois académiciens : Georges Charpak, prix Nobel de physique en 1992 pour ses travaux sur les détecteurs de particules élémentaires, Pierre Léna, astrophysicien, lauréat de la Fondation de France pour la vulgarisation scientifique, et Yves Quéré, physicien des matériaux et professeur à l'École polytechnique), ces expériences sont accessibles à tout public. D'abord destinées à aiguiser la curiosité et l'observation du visiteur, à fouetter son imagination et à l'entraîner à l'action concrète, elles s'appliquent aussi bien à la physique, à la chimie, à la mécanique qu'à l'optique et à la biologie. " Il faut qu'une fois entré dans la salle, le visiteur ait une véritable démarche de chercheur; qu'il se demande ce qui va arriver s'il fait ceci ou cela, et ce qui compte dans ce qu'il constate. Il doit se fier à l'expérience et non à des théories ou des calculs ", précise Henri Latreille. Les animateurs présents dans la salle, qu'on nomme à dessein des " complices ", ont pour consigne d'accompagner le visiteur, de l'aider à émettre des hypothèses et, au besoin, de lui fournir du matériel, des instruments, pour les vérifier. Ils ne doivent surtout pas livrer la solution des énigmes. Au demeurant, certaines révèlent des phénomènes que les scientifiques eux-mêmes seraient bien en peine d'expliquer! Et Yves Janin de conclure : " Notre objectif est d'offrir aux citoyens de tous âges l'opportunité de s'approcher de la science, de se l'approprier dans un espace libre. Et nous avons aussi l'ambition de susciter en France la création d'autres installations de ce type, de devenir un site d'excellence, un pôle de référence pour les actions de vulgarisation scientifique. " L'affaire est en bonne voie : un " parraineur " envisage de financer une dizaine de salles dans autant de lieux différents. Quand on vous dit qu'il se passe des choses intéressantes à Vaulx-en-Velin...

Une pédagogie du 3e millénaire

Installée dans un pimpant bâtiment d'un quartier populaire en pleine rénovation, à cinq minutes à pied du Planétarium, EbulliScience s'étale sur deux niveaux et 500 mètres carrés. Une bonne quarantaine d'expériences y sont proposées, basées sur un matériel des plus simples : des boules... lyonnaises permettent de se familiariser avec la fameuse expérience de Galilée; des " tubes paresseux " illustrent les lois de Foucault et de Lentz; des bocaux disposés sur une pente introduisent à la " physique du tas de sable "; une poubelle percée révèle le rayonnement du corps noir; un " bouteillophone " familiarise avec les sons, les vibrations et les fréquences; une " apesantonnoir " permet d'expérimenter la gravité; un ludion, le principe dArchimède; et des cigales... la photo-électricité, etc. Un atelier thématique temporaire est par ailleurs proposé, " Histoires au fil du lait ", avec une série d'expériences sur la microbiologie et l'alimentation. À peine était-elle ouverte, que la salle de découvertes connaissait le succès. Les groupes scolaires ou issus du railieu socioculturel et d'associations de quartier constituent 70% des visiteurs. Le grand public, qui forme le reste, y débarque surtout en famille. " Nous faisons en sorte que les visiteurs repartent d'ici en ayant vraiment lïmpression d'avoir eu une dé-marche de chercheur. Et qu'elle leur serve ensuite dans beaucoup d'actes de la vie quotidienne ", remarque René Sépot, le directeur d'EbulliScience. Clotilde Marin-Micevicz, une jeune institutrice.qui connaît bien ÉbulliSience pour y avoir conduit à plusieurs reprises ses élèves dès le stade de la préfiguration, est tout aussi conquise. Engagée, en parallèle, dans le projet La main à la pâte, elle a immédiatement saisi les vertus de ces nouvelles méthodes éducatives basées sur l'expérimentation, l'étonnement et le questionnement. " EbulliScience propose des choses qu'on ne peut développer à l'école, faute de moyens, de temps et d'espace, dit-elle. Il m'apparaît tout à fait intéressant de conjuguer ce qu'offre ce dispositif avec notre pratique scolaire traditionnelle. Quand ils pénètrent dans la salle, les enfants ont d'abord tendance à papillonner, à toucher un peu à tout sans trop s'arrêter nulle part. Et puis, peu à peu, on observe un changement. Une expérience les surprend, les étonne et les incite à essayer de comprendre. Ils entrent alors dans un processus d'émulation positive. J'ai constate qu'ils en parlaient beaucoup, ensuite, à la maison, et qu'ils communiquaient davantage. La main à la pâte et EbulliScience sont des projets qui offrent à l'enfant la chance de mûrir ses apprentissages dans un rapport différent au temps. Je ne veux pas dire que ces méthodes bouleversent le comportement de tous les enfants mais les indicateurs de réussite sont probants. "

Un partenaire exemplaire

Clotilde imagine déjà de procéder à des visites ciblées sur quelques expériences et de les prolonger en classe par une réflexion plus approfondie. Une chose est sûre : partageant son temps entre sa classe et la formation de futurs collègues, elle ne manque aucune occasion de populariser EbulliScience et La main à la pâte. Si l'on en juge par son talent didactique et sa force de conviction, elle doit faire merveille... Les fondateurs d'EbulliScience savent que la structure ne pourra perdurer sans partenaires. La proposition que leur a faite le Centre interprofessionnel de docurnentation et d'inforniations laitières (Cidil) d'une exposition thématique ne pouvait que leur convenir, puisqu'elle respectait la philosophie du lieu tout en préservant scrupuleusement l'indépendance d'EbulliSdence. Introduite par une superbe fresque retraçant l'histoire des sciences et des techniques au service de l'alimentation de l'homme, " Histoires au fil du lait " se complète d'ateliers expérimentaux conçus en liaison avec l'association Ademir où les enfants sont invités à manipuler. Comme le souligne son directeur général, Yves Boutonnat, le Cidil dont la réputation pédagogique n'est plus à faire, n'a pas eu à forcer sa propre nature pour s'inscrire dans le projet. Un partenariat idéal pour les deux parties.

Il faut mettre la main à la pâte !

Georges Charpak était bien sûr, l'invité d'honneur lors de l'inauguration de la salle EbulliScience, en février. Événement qui fut aussi, pour nous, l'occasion de rencontrer cette prestigieuse figure de la science française, ce grand communicateur devant l'Étemel. Parrain du projet vaudais, le physicien est aussi à l'origine du projet national La main à la pâte, et ceci explique cela. Depuis toujours préoccupé de pédagogie, il a multiplié les contacts avec les éducateurs. "Avec les instituteurs militants, surtout qui sont l'une des grandes richesses de ce pays car ils n'ont en tête que l'intérét de leurs élèves", souligne-t-il. Le programme La main à la pâte ? : " Il s'inspire de recherches pédagogiques effectuées dans le monde entier. Il s'agit d'exploiter intelligemment la curiosité naturelle des enfants, si vive à la sortie de la maternelle. " À partir d'une mallette de matériels simples mais spécialement conçus à cet effet le programme propose une méthode qui permet d'engager les enfants dans une démarche collective de caractère scientifique en tenant des cahiers d'expérience. "J'ai découvert cette méthode il y a six ans aux États-Unis, dans une école primaire de la banlieue déshéritée de Chicago, explique Georges Charpak. Elle a été imaginée et mise en œuvre par un copain, le prix de Nobel de physique Léon Lederman (découvreur des neutrinos) qui voulait réhabiliter l'enseignement public américain dont la réputation était détestable par comparaison avec les structures payantes, écoles, lycées et universités. " Léon Lederman a aidé à la conception de toute une série de manipulations scientifiques. Appuyées sur un matériel adéquat et des manuels spécifiques, elles ont immédiatement donné des résultats remarquables, au dire de notre interlocuteur. Georges Charpak n'a eu de cesse de lancer une opération similaire en France, mais adaptée à notre tradition pédagogique et à notre culture. Son aura de prix Nobel, dont il ne cache pas qu'elle l'a bien aidé à cette occasion, lui a permis de rapidement convaincre les instances de l'Éducation nationale de l'intérêt de cette formule, au demeurant peu coûteuse. Il fallait aussi trouver un industriel pour la confection des mallettes (qui permettent d'effectuer huit expériences de physique, de chimie et de sciences naturelles) : la firme Jeulin, spécialiste des outils et des équipements didactiques en sciences et en technologie, s'est proposée. " 4 000 classes sont aujourd'hui engagées dans l'aventure, mais il reste à atteindre les 340 000 autres ! " Le physicien se veut confiant : les enfants qui ont mis... la main à la pâte sont enthousiastes et leurs maîtres tout autant car ils réalisent qu'au delà de la sensibilisation à la science, cette méthode permet aux enfants d'apprendre à raisonner, à s'exprimer et à débattre. Il est donc fondé à parier, comme il dit sur " une rapide contamination horizontale ". Et comme, par ailleurs, de plus de plus d'instituts de formation des maîtres relaient son projet et que l'Éducation nationale lui confirme son soutien, Georges Charpak peut rêver d'une totale généralisation d'ici à cinq ans.